A la recherche d'une place au soleil

2007-02-07 - Le Temps
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« Am Rzouga » était de ceux qui n'avaient pas eu la chance d'aller à l'école étant enfant, celle-ci n'étant pas obligatoire à l'époque du colonialisme.
Toutefois, il avait reçu une éducation religieuse, en allant à l'école coranique du quartier de Bab El Khadhra où il avait vécu toute son enfance et même une bonne partie de sa jeunesse.
Il avait appris quelques sourates au kouttab ainsi que les bases de la langue arabe, ce qui lui permettait juste de lire un journal ou écrire une lettre.
Quittant l'école très tôt, il choisit d'apprendre le métier de tisserand dans la soie, ce que faisait son oncle qui l'avait élevé depuis l'âge de 6 ans.
Son père l'ayant quitté pour un monde meilleur.
Il avait appris ce métier avec goût et un grand intérêt.
Le voilà à 18 ans tisserand, spécialiste dans le rouet, machine à pédale en bois qu'on faisait actionner avec le pied pour faire tourner une roue contenant le fil à soie et qui tenait lieu de bobine.
Avec le développement du machinisme et des moyens sophistiqués, Am Rzouga s'arrêta de travailler dans la soie, pour changer de vocation.
Il se recycla dans l'artisanat des habits traditionnels, pour se spécialiser dans la « djebba » et le « burnous ».
Petit à petit il devint un grand artisan dans ce domaine.
Parallèlement, il assistait aux cercles des conférences données par les multiples ulémas à l'époque, à la mosquée Ezzeïtouna.
C'est ainsi qu'à côté de l'artisanat du burnous, il devint ainsi un poète et commença à « piger » dans un journal satirique.
Il avait formé depuis, tant de journalistes et leur apprit le balancement de la phrase et l'éloquence du riche vocabulaire de l'arabe dialectal.
Il côtoya les personnalités de toutes sortes, qu'elles fussent politiques, artistiques ou littéraires.
Non pas qu'il manquât de compétence de témérité ou d'audace.
Il n'avait pas de chance, tout simplement.
Il lui manquait toujours quelques sous pour faire un franc.
Il n'avait pas la « baraka », comme on dit.
Pourtant, il était toujours sollicité et n'hésitait jamais à rendre service spontanément et sans jamais de regret.
Mais il n'avait jamais baissé les bras.
Il se levait de bon matin pour aller participer au « hizb » office religieux qui avait lieu quotidiennement à la mosquée ezzeïtouna.
Il ne ratait jamais les semaines de Sidi Belhassen, ni la « Oudhifa » de Sidi Brahim Riahi.
Avec tout ce qu'il faisait, il n'avait pas eu le temps de vaquer à sa vie privée.
Il avait plusieurs fois projeté de se marier et le jour des fiançailles il oubliait toujours de se présenter.
Il avait également milité, à sa façon, bien sûr, en écrivant des poèmes au vitriol pour dénoncer les injustices et les exactions du régime colonial à l'époque.
Il vécut aussi les affres de la prison, et ne trouva personne pour l'aider à s'en sortir.
Il fut relâché par miracle, à l'occasion d'une amnistie générale décrétée par le Bey.
Le voilà à soixante-dix ans, seul et délaissé par tout le monde même ses collègues et ses amis.
Avec sa modique pension de retraite il put louer une chambre dans une « oukala » (logement collectif).
Lorsqu'il vint à mourir, un de ses proches trouva parmi ses affaires personnels trois grand cahiers où Am Rzouga enregistrait ses poèmes et ses notes.
Certains de ces poèmes étaient publiés longtemps après et un hommage a été fait à Am Rzouga, qui était parti comme il avait vécu, discrètement, sans bruit ni grandes pompes.
Des « Am Rzouga » existent par dizaines, voire par centaines que ce soit dans notre société ou partout ailleurs.
Ils ne sont ni des damnés ni des lésés, car ils se complaisent dans leur situation.
Ils ne cherchent ni le profit ni la notoriété.
Ils aiment agir dans l'anonymat car ils sont entiers et spontanés.
C'est à la société de leur être reconnaissante, serait-ce discrètement ou à titre posthume, car il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Ahmed YOUNES



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