« Si Hassène », un sisyphe de la dignité

2007-02-25 - Le Temps
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Paul Claudel écrivait quelque part que « la dignité est un mot qui ne comporte pas de pluriel », car, en effet, il n'y a pas de demi-mesure en l'occurrence.
On est digne ou on ne l'est pas.
Qu'en est-il cependant de ceux qui se trouvent acculés à mener un certain mode de vie, suite à des passages dus à des concours de circonstances bien déterminées.

C'est justement là où on peut mieux apprécier celui qui fait tout pour se montrer digne, le courage étant comme l'affirme Pierre Billon « le prix de la dignité ».
Etre digne dans des circonstances difficiles, c'est faire preuve de beaucoup de courage.
C'est aussi une lutte pour la vie et c'est un signe d'espoir, car quand on désespère, on ne pense plus à rien, y compris à la dignité.
« Si Hassène » était de ceux qui ont lutté pour la vie en se gardant de perdre leur dignité.
Il commença à avoir des problèmes dès sa tendre enfance, ses parents ayant divorcé pour convoler, chacun de son côté, en secondes noces.
Son beau-père, l'avait bien adopté et il s'entendait à merveille avec lui, d'autant plus qu'il n'était pas le type d'enfant capricieux.
Il allait également chez son père et ne fit jamais montre à sa belle-mère d'aucune animosité ni de sentiment de nature à la froisser, ou à la vexer.
Aussi avait-il au fil du temps, nourri des rapports d'amour, voire d'affection, aussi avec elle qu'avec ses demi-frères.
A la fleur de l'âge, sa fleur était déjà fanée par le choc qu'il reçut à cause de l'attitude de son père qu'il jugea indigne.
En effet, celui-ci étant enseignant, s'était fait naturaliser français pour toucher ce qu'on appelait le tiers colonial.
« Si Hassène » quitta l'école, alors qu'il était loin d'être un cancre afin d'éviter que ses camarades le traitassent de « fils de collabo », en classe.
Il vivait tout seul son amertume, et pour ne rien dire à personne, il décida d'opter pour la politique du silence.
Il était loin, en effet, d'être bavard et devint de plus en plus taciturne.
Il avait toujours subvenu à ses besoins, par ses propres moyens, sans jamais demander rien à personne.
Toutefois, il a eu quand même la chance de n'avoir pas été abandonné par sa mère qui l'avait soutenu, comme elle l'avait pu, dans les moments difficiles.
Quant à lui, il évitait de tout lui dire pour ne pas l'accabler davantage.
Il était tellement renfermé sur lui même qu'il n'aimait pas qu'on fouinait dans ses affaires personnelles et pouvait avoir des débordements de colère, lorsque sa mère ou son beau-père essayaient de lui tirer les vers du nez.
Il n'aimait jamais qu'on n'entrât dans son monde clos et qu'on empiétât dans son jardin secret.
C'était de cette façon qu'il préservait sa dignité ne voulant pas la sacrifier à n'importe quel prix.
Il ne s'était jamais marié et à l'automne de sa vie, il était hébergé par sa demi-sœur qu'il a vu naître, et avec laquelle il avait un lien affectif considérable.
Elle avait pris la relève de sa mère pour s'occuper de lui et subvenir à ses besoins.
Ses neveux regardaient avec étonnement cet homme silencieux et effacé qui allait toujours dans sa chambre en rentrant à la maison et ne voulait jamais s'immiscer aux réunions ni aux discussions de famille.
Ils le trouvaient assez bizarre, et avaient même peur, étant petits, d'aller dans sa chambre ou de l'interpeller de quelque manière que ce fut.
Mais au fil du temps, et devenant adultes à leur tour, ils découvrirent en lui un homme précieux et plein de qualité.
Il consentit enfin à se dévoiler à eux, et trouvait même du plaisir à discuter avec eux.
De jour en jour, ils apprirent à le découvrir et à l'apprécier.
Ils le trouvèrent bien sympathique et avaient beaucoup de plaisir à plaisanter avec lui.
Sur son lit de mort, il refusait qu'on l'emmenât à l'hôpital ou qu'un quelconque médecin vînt le déshabiller pour l'ausculter.
Dans son silence, il souffrait mais ne voulait déranger personne.
Il se contentait de dire qu'il n'avait rien de grave ; rien qu'une petite grippe qui allait vite passer, disait-il.
Le jour vint, où il décéda, on vint le voir à la tombée du jour pour lui demander s'il ne manquait de rien.
« Non, rien du tout.
Je voudrais dormir ; éteignez les lumières ».

Ce fut les derniers mots qu'il prononça.
Il partit comme il avait toujours vécu, bien discrètement et surtout sans demander rien à personne, avec la dignité d'un homme libre.
Ahmed YOUNES



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