Parfum d'antan

2007-03-02 - Le Temps
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Si le conflit de générations n'avait pas existé, Am Brahim l'aurait inventé.
A l'âge de la retraite il avait ouvert un petit commerce en plein souk, où il vendait des parfums de toutes sorts : jasmin, musc, ambre, etc..., en plus de quelques bouteilles de sirop à base d'eau de rose ou d'orgeat à base d'extrait de pistache, d'amande ou même de pignon.
Ce n'était pas une grosse affaire derrière laquelle il avait l'intention de réaliser des bénéfices ou de s'enrichir, mais c'était plutôt dans le but de s'occuper et tuer le temps.
Il se retrouvait avec quelques vieux amis, qui passaient chez lui une grande partie de la journée à discuter de choses et d'autres, et à se rappeler le bon vieux temps.
Mais Am Brahim ne savait que critiquer la jeunesse sur tous les plans à tout point de vue.
Il trouvait qu'il ne pouvait en aucun cas s'adapter à cette évolution des modes de vie et des esprits.
Il ne pouvait supporter voir un jeune homme en jean ou une jeune fille en pantalon.
Grincheux il n'était jamais content et attribuait toutes les catastrophes du monde, au comportement de cette jeunesse qu'il trouvait ingrate, renégate et apostate.
Ses amis avait beau lui faire comprendre que ce sont les conséquences évidentes de l'évolution de toute société et que si celle-ci reste au même point elle risque de dépérir.
En vain ! il n'en démord pas et persiste et signe.
Pour lui la nouvelle génération a dépassé les bornes.
« De notre temps qui osait tenir une cigarette au bec devant les vieux du quartier ».
Puis s'adressant à l'un des amis :
« Tu te rappelles le jour où en allant au café on a vu Am Slouma, attablé avec des amis ? On était gêné et on s'était vite éclipsé.
De nos jours, les jeunes passent des journées entières au café, fumant cigarette sur cigarette et narguilé sur narguilé sans se soucier de qui ce soit ».
Il était dans tous ses états et tout en gesticulant comme pour faire ancrer ses idées dans l'esprit de ses interlocuteurs, il traitait de tous les noms, le modernisme et les adeptes du modernisme « qui par leur attitude avaient renié leurs origines et leur propre culture pour suivre celle des mécréants et des suppôts de satan !
Il n'avait pas, encore terminé de formuler ses idées qu'un jeune homme, la vingtaine à peine, cheveux gommés, style « rockers », vêtu d'une large chemise et d'un « panta-court », se pointa devant lui, pour lui demander tout gentiment une bouteille de parfum : « Je n'ai plus de parfum.
C'est fermé, pour inventaire ! ».
Et le jeune ébahi de lui répondre : « Mais...
c'est la bouteille d'eau de rose que tu avais préparée pour grand-mère.
Tu m'avais dit toi-même ce matin à la maison, de venir la chercher ! ».
Reconnaissant en lui son petit fils, il lui dit sans se dégonfler.
« Bon, bon, je vais te la chercher ».
Ses amis rigolaient discrètement.
Dès que le jeune partit, il se remit à gesticuler pour sombrer dans un raisonnement ridicule, comme s'il essayait de se justifier.
« Oui, c'est mon petit-fils, mais croyez-moi je ne suis pas content de son attitude ».
« Pourquoi ? lui dit son ami.
Tu veux qu'à son âge il porte nécessairement comme toi une jebbah et une chéchia ?
Est-ce là que réside le fait de conserver ses origines et préserver sa culture ? Bien sûr que non ! Car, c'est tout un comportement et un état d'esprit.
Peu importe ce qu'on porte, le fait d'être ouvert sur les multiples civilisations ne constitue nullement une tare bien au contraire ! C'est un enrichissement à condition que cela soit fait à bon escient pour une évolution saine et pondérée ».
Les yeux écarquillés, Am Brahim essayait de comprendre le discours de son ami qui s'était lancé dans de grandes théories.
Mais soudain, une présence féminine attira attention.
Une jeune dame, s'arrêtant devant la boutique, l'interpella avec une timidité mêlée à une certaine gêne.
« Elle est prête ma bouteille de parfum ? Vous m'avez dit pourtant qu'il y aura personne cet après-midi.
Ce n'est pas grave je reviendrai tout à l'heure »...
Am Brahim confus et troublé, ne trouvait rien d'autre à dire que balbutier plusieurs fois :
« Oui, oui, c'est cela,...
tout à l'heure »
Ahmed YOUNES



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