Le dilemme de « Rond de cuir »

2007-03-23 - Le Temps
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Il était trop méticuleux pour ne rien laisser traîner sur le bureau, avant de quitter le travail à 17 heures tapantes .

« Rond de cuir », car c'était ainsi qu'on le surnommait n'était jamais en retard.
Mais il arrivait juste à huit heures trente.
Sa devise était toujours « avant l'heure ce n'est pas l'heure, et après l'heure ce n'est plus l'heure ».

il était attaché à un service de connaissement et devait accomplir toutes les formalités y afférentes, qu'il appliquait à la lettre.
Mais il ne prenait jamais d'initiative et au moindre problème il en referait à ses supérieurs.
Il ne laissait aucune faille ni imperfection dans tout travail qui lui est confié.

Il était retiré et recroquevillé sur lui même.
Il ne parlait à personne, et rare les occasions où on a vu « Rond de cuir » sourire ou plaisanter avec n'importe lequel de ses collègues.

Trente ans se sont écoulés.
A cinquante ans, il était encore un célibataire endurci.

Les moyens modernes, tels que la cybernétique ont rendu le travail de rond de cuir presque inutile.
Il fut affecté aux archives.
Et là il devait se recycler pour apprendre le classement et l'archivage des documents.
Qu'à cela ne tienne Rond de cuir redoubla d'effort pour s'y adapter et s'y faire.

Au bout de quelques mois il manipulait les documents avec une aisance étonnante.
Mais là aussi au bout de quelque trois ans , les moyens modernes étaient intervenus.
Les fiches qu'avait pris l'habitude, « Rond de cuir de classer » ont été remplacées par l'informatique.

Lui fallait-il se recycler à cinquante huit ans, c'est à dire à deux ans de la retraite ?
« Rond de cuir » se trouva dans un dilemme.
A quoi cela lui servait-il, lui qui avait toujours su manipuler avec doigté les dossiers, les plumitifs et les registres, et avait acquis un savoir faire sans pareil ?
il eut comme une prise de conscience qui l'incitait cette fois-ci à refuser de changer la méthode qu'il avait acquise depuis des années, et par laquelle il avait donné beaucoup de lui même en sacrifiant sa vie privée, puis qu'il était encore célibataire.
Prenant son courage à deux mains il vint voir son supérieur, pour lui annoncer qu'il décidait de quitter le travail.

« A deux ans de la retraite c'est quand même dommage » lui dit son patron décontenancé.
« Je ne peux plus m'y faire.
J'ai donné le mieux de moi-même mais personne ne s'en rendit compte.
Je préfère quitter, que de subir une aliénation inutile ».

« Au contraire, lui dit son patron on a besoin de tes compétences et pour preuve on vous charge de la responsabilité de tout le service.
Tu vas simplement superviser, pendant ces deux ans.
Pour le recyclage, ça sera un plus pour toi même.
Ce n'est pas du tout une aliénation mais c'est un plus qui sera ajouté à ton palmarès qu'aucun n'ignore d'ailleurs, aussi bien parmi tes collègues que parmi tes supérieurs.
Tout ce que tu as fait c'est à ton honneur ! »
« Rond de cuir » avait les larmes aux yeux.
Il a compris enfin que l'ingratitude de certains n'affecte en rien sa valeur.
Pour la première fois, il s'était senti utile et prit conscience de sa valeur intrinsèque.
Le lendemain en revenant à son bureau, il trouva la note de service annonçant sa nouvelle nomination en tant que chef de service.

C'était pour lui une satisfaction morale, telle qu'il cessa de sentir inutile et marginalisé.

Ahmed YOUNES



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