L'astrologue, le soleil et la mort

2007-04-08 - Le Temps
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" Le soleil et la mort, deux choses auxquelles on ne peut regarder fixement ".
Messaoud, l'astrologue, ne cessait de répéter, cette boutade d'un philosophe du siècle dernier à chaque occasion et à tout bout de champ.
C'était sa façon de justifier que son métier n'était pas du domaine du miracle ou du surnaturel, mais de la science pure et simple.
Pourtant, il ne fait que " fixer " les astres à longueur de journée.
Sur la grande pancarte, affichée à l'entrée de son cabinet on pouvait lire : " Messaoud, docteur en astrologie, reçoit sur rendez-vous ".
D'origine marocaine, Messaoud avait été initié par son père qui par contre comptait sur son don surnaturel pour guérir certaines maladies, éloigner le mauvais œil ou rapprocher les cœurs.
" Moi, j'ai fait des études, je ne crois pas au miracle, mais aux choses concrètes.
L'ascendant astral est très déterminant dans le caractère et le comportement des êtres humains.
Je ne prédis pas l'avenir mais je pressens ce qu'il adviendra de certaines choses de la vie pour une personne à travers son thème astral ", disait Messaoud avec une certaine fierté, et comme s'il voulait se justifier, pour démontrer qu'il était loin d'être un charlatan.
Il faut dire que son cabinet était achalandé, et avait des clients de toutes les catégories sociales et de tous les niveaux.
Il était surtout visité par des dames qui venaient en s'enquérant de leurs thèmes astraux, en réalité, pour des choses qui sont plutôt du domaine de l'irrationnel.
Yasmina qui avait constamment la migraine, voulait tout le temps connaître si son mari n'avait pas de maîtresse car, disait-il, son comportement a subitement changé, et ne voulait passer beaucoup de temps au foyer conjugal auprès d'elle.
Cyrine, quant à elle, avait dépassé la trentaine et ne trouvant pas encore chaussure à ses pieds, elle voulait connaître quant Uranus lui permettra de convoler en justes noces, avec l'heureux élu qui, toutefois, changeait chaque année.
Messaoud lui promettait chaque fin d'année que la nouvelle année sera la meilleure.
Elle venait le voir régulièrement et s'était au fil des jours éprise de lui.
Elle admirait surtout son assurance et la confiance qu'il avait en ses connaissances.
Petit à petit, il commençait à s'intéresser à elle et elle finit par lui ouvrir son cœur et les portes de la villa où elle habitait, avec sa vieille mère et la femme de maison.
C'était une villa dans un quartier chic, avec gazon et piscine, qu'elle hérita de son père.
Sa famille finit par adopter l'astrologue, qui devint un des leurs.
Dans les multiples séances de voyance, il ne cessait de lui parler de la " synastrie ", qui s'intéresse à la comparaison des thèmes astraux, afin de lui faire comprendre son signe astral et le sien étaient complémentaires et qu'il y avait beaucoup d'affinité entre eux.
" Cela ressort tant à travers les signes karmiques, suivant le thème natal, qu'à travers le climat astral en général.
Ce sont les thèmes qui parlent ce n'est pas moi, et les thèmes ne mentent pas ", disait-il avec une assurance frisant la prétention.
De cliente, Cyrine devint la secrétaire particulière de Messaoud.
Ils décidèrent finalement de se marier, et les préparatifs commencèrent.
Cyrine donna procuration à Messaoud pour agir en ses lieu et place en vue de percevoir les loyers des trois boutiques commerciales qu'elle hérita, également, de son père.
Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Messaoud devint un richissime homme d'affaires.
Et c'est la raison pour laquelle son attitude changea envers sa future moitié, à quelques mois du mariage.
Ce fut ainsi que l'inattendu se produisit : Messaoud avait une ancienne relation avec une jeune fille à laquelle il promit le mariage.
Cela se passa avant qu'il ne fit la connaissance de Cyrine.
Et cette relation n'a jamais été ultérieurement rompue.
Cyrine avait appris la chose, par ses propres moyens et s'était sentie bafoué et offusquée, après s'en être assuré auprès de la jeune fille elle même.
Découragée, et dépressive, elle décida de mettre fin à ses jours.
Elle n'en dit pas mot à Messaoud qui continuait à la voir régulièrement.
Le jour du drame, Messaoud arriva un peu tard au cabinet.
Il fut terrassé à la vue de Cyrine gisant par terre, inanimée, et à côté d'elle une boîte de cachets, vide, sur laquelle il y avait inscrit en rouge : Valium 3.
Il comprit qu'elle en avait pris tout le contenu.
Quand les secours arrivèrent, Cyrine était déjà passée de vie à trépas.
Debout, le regard hagard et tragique, il était comme hébété.

Et dire qu'il était certain que le thème astral ne pouvait pas mentir.
Il lui manquait peut-être de faire également son introspection, pour essayer de regarder le soleil et la mort en face !
Ahmed YOUNES



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