La chute fatale

2007-04-23 - Le Temps
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"Il respire encore.
N'y touchez pas, les secours arrivent, on a téléphoné au Samu".
Il était sept heures du matin.
Les gens s'étaient attroupés autour de ce bonhomme qui gisait par terre, les yeux mi-clos et le sang giclant d'une profonde blessure à la tête.
Dans cette rue commerçante et animée d'une ville touristique, il avait surpris tout le monde en venant s'écraser au sol, après sa chute du troisième étage d'un immeuble du quartier.
Au balcon d'où a eu lieu la chute une femme en chemise de nuit regardait le spectacle, avec un air hagard et perdu.
Le Samu était enfin là, mais l'intéressé avait déjà cessé de vivre succombant à ses blessures.
Le procureur, ainsi que la police s'étaient dépêchés sur les lieux.
Une enquête fut ouverte et une autopsie ordonnée, sur le corps transporté à la morgue.
La dame qui était au balcon, toujours hébétée, s'avéra être la femme du défunt et étant donné l'état où elle était la police ne put rien en tirer et remit son interrogatoire à plus tard afin de lui laisser le temps de se remettre de ses émotions.
Le rapport d'autopsie attestait que la mort était due à une facture du crâne ainsi qu'une hémorragie cérébrale.
La femme en chemise de nuit était choquée et fut transportée à l'hôpital où elle resta en observation durant trois jours.
Les témoins qui avaient été interrogés par les enquêteurs précisaient que cette dame était en différend avec son défunt mari, la victime en l'occurrence, qui lui reprochait sa conduite désinvolte.
Ils ajoutèrent que ces derniers temps elle fit la connaissance d'un jeune homme qu'elle prit l'habitude de recevoir au domicile conjugal en l'absence de son mari.

Une femme parmi les témoins précisa.
"Je l'ai vu hier en début de soirée.
Comme mon appartement est sur le même palier que celui de la dame, j'ai pu l'apercevoir, alors que je venais juste de sortir pour aller chercher du vinaigre chez l'épicier se trouvant au bas de l'immeuble".
-Et le défunt mari ? lui dit l'un des enquêteurs après avoir tiré sur son bout de cigarette.
-"Je n'en sais rien.
Quoique j'aie cru apercevoir sa 4x4 qu'il avait l'habitude de garer en face de l'immeuble.
Mais je ne puis affirmer s'il était déjà rentré, à ce moment-là".
-"Peux-tu nous dire s'il connaissait le jeune amant, et s'il l'avait rencontré dans l'appartement la veille ?
-"Je ne peux le certifier.
Mais je crois avoir entendu au petit matin le bruit d'une discussion houleuse.
C'était plutôt une dispute où l'on pouvait distinguer surtout les cris de la femme".
Le jeune homme en question fut interpellé et mis en garde-à-vue.
Il déclara cependant qu'il était l'ami de la famille et qu'il avait de très bons rapports avec le mari, ajoutant qu'au moment des faits, il dormait chez lui, du sommeil du juste.
-"Pouvez-vous le prouver" ? lui demanda l'enquêteur.
-"Et comment je peux le prouver ! demandez à ma mère, elle vous le confirmera".
La femme remise de ses émotions fut interpellée à son tour.
Elle était dans tous ses états, soutenant que si elle était en différend avec son mari pour des problèmes d'ordre matériel, elle n'était cependant pour rien dans ce drame, qui n'était pour elle qu'un suicide.
"Mon mari avait l'habitude de se réveiller tôt pour préparer son café lui-même.
La veille, il était perturbé, mais il ne m'avait pas adressé la parole.
Il était inquiet et pensif.
Il faut que je vous dise aussi qu'il avait des problèmes d'argent.
Il était couvert de dettes et il avait plusieurs chèques impayés qu'il devait régulariser.
Il entra dans sa chambre comme d'habitude et moi, je passais la nuit au salon.
Ça fait plus de deux mois qu'on faisait chambre à part.
Je n'ai pas pu bien dormir.
A cinq heures et demie je m'étais assoupie, pour être réveillée, effarée par le cri qu'il poussa avant de se jeter du balcon".
-"Êtes vous sûre que votre ami ne l'aurait pas poussé" ?
-Mais il n'était pas là ! Il n'avait pas l'habitude de passer la nuit avec nous !
-"Vous êtes certaines ? et qui nous dit, que vous ne vous y êtes pas pris à deux pour le faire ?".
-"Quelle horreur ! et pour quelle raison le ferai-je ?"
Inculpés, d'homicide volontaire, la femme et le jeune homme bénéficiaient du doute.
Il n'était pas établi en effet, d'une manière indubitable, que le jeune homme ait pu planifier ce crime qui semble masqué en suicide.
Bien qu'il n'eût pas d'alibi en béton, il avait quand une présomption d'innocence.
Quant à l'épouse, pouvait-elle œuvrer à aider à commettre un tel crime ?
D'autant plus qu'elle put prouver que son mari était en effet couvert de dettes au point d'être menacé de prison pour certaines malversations qu'il avait commises, ayant été carrément aux abois.
On conclut donc au suicide, la seule thèse y prévalant en l'absence de tout autre élément pouvant prouver un crime sciemment commis.
Car en matière pénale, il n'y a pas de supputation possible et tout doit être établi d'une manière tangible et indubitable.
Ce ne fut pas le cas en l'occurrence, où la vérité a été enterrée avec la victime.
Ahmed YOUNES



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