Périple de Mounir, l'émigré clandestin

2007-06-09 - Le Temps
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Mounir est une légende à La Chebba.
Rares sont les habitants de cette petite ville du Sahel tunisien qui n'ont pas entendu parler du périple de ce jeune homme de vingt-six ans.

La majorité des candidats tunisiens à l'émigration "brûlent" dans des embarcations de fortune pour arriver en Italie, comme le font les Marocains pour aller en Espagne.
Mounir, lui, a choisi un parcours pour le moins original.
En 1999, il tente de passer par Malte.
Un billet d'avion pour La Valette dans la poche, il pense pouvoir passer en Italie grâce aux nombreux "guides" de l'île, qui proposent d'emmener les "harraga " en Zodiac jusqu'à Syracuse en échange de quelques centaines de dollars.
Mais même s'il peut témoigner d'une réservation à l'hôtel, Mounir se fait refouler à l'aéroport.
Le jeune homme ne se laisse pas décourager pour autant.
C'est en ex-Yougoslavie, pense-t-il, qu'il a le plus de chances de passer inaperçu.
Il achète donc un billet d'avion pour Sarajevo en 2001 et planifie un voyage à travers la Bosnie, la Croatie et la Slovénie pour arriver à Trieste, en Italie, d'où il pense pouvoir circuler et chercher du travail.
C'est un véritable cauchemar de trois mois et demi qui vient de commencer pour lui.
Dépouillé de son argent par les passeurs, perdu dans les forêts et les marécages des Balkans, il se fait finalement arrêter par la police slovène à Ljubljana.
Après un séjour en Bosnie dans un centre pour clandestins où il côtoie des Égyptiens, des Libyens, des Afghans et des Chinois, il est renvoyé en Tunisie.
Mounir continue pourtant d'y croire.
Pendant un an, il économise pour financer une troisième tentative.
En juin 2002, il entend parler d'un bateau tuniso-espagnol qui recherche des marins pour appareiller depuis Bizerte, au nord du pays, et qui fera escale à Algésiras.
Il se présente alors au capitaine qui l'engage pour un contrat de six mois.
Pendant plusieurs jours, il travaille avec les nombreux Péruviens venus eux aussi tenter leur chance en Europe.
C'est avec une excitation sans bornes qu'il voit approcher la côte espagnole.
Mais à Algésiras, alors qu'il s'apprête à descendre avec les autres, le capitaine s'adresse soudain à lui : "Toi, le Tunisien, tu ne descends pas, sinon j'appelle les flics".
Mais Mounir n'est pas venu d'aussi loin pour ne rien tenter.
Il voit bien que l'un des Péruviens a été placé en faction au-dessus de la passerelle.
Il avoue, un peu gêné mais sur un ton décidé, qu'il était prêt à tout : "Pourquoi mentir ? Oui, j'aurais tout fait pour atteindre mon objectif.
J'étais prêt à frapper le Péruvien pour sortir du bateau.
J'étais passé par tellement d'épreuves, je ne pouvais pas m'arrêter si près du but".
Mounir se faufile donc jusqu'à la passerelle et profite de quelques secondes d'inattention du Péruvien, parti chercher son dîner.
Sans hésitation, il saute à terre et s'enfuit en courant.
En attendant de prendre le bus pour Madrid le lendemain, Mounir entre dans un parc et se réfugie dans les branches d'un grand arbre pour y passer la nuit.
Au petit matin, il fait la connaissance d'un Marocain, mécanicien à Madrid.
Ce dernier lui offre de partager le dîner qu'il a ramené du Maroc et se montre très solidaire : non content d'offrir des vêtements à un Mounir en short et T-shirt, il lui achète même un billet pour Barcelone et lui donne dix euros pour qu'il puisse manger.
Mais une fois arrivé à Barcelone, Mounir se fait repérer par deux policiers qui l'arrêtent sur le champ.
Il décide alors de se faire passer pour un Palestinien ; si la police se rend compte qu'il est Tunisien, elle aura vite fait de le renvoyer d'où il vient, tandis que les Palestiniens jouissent d'une image et d'un statut différents.
Aux deux traductrices dépêchées par les services de l'immigration, il refuse de répondre en arabe, de peur que son accent ne le trahisse.
Et aux questions des inspecteurs espagnols, il répond inlassablement, en français, qu'il s'appelle Mohamed Chahine, que sa femme et ses enfants sont à Paris, qu'il a perdu ses papiers et qu'il doit absolument les rejoindre.
Le plan fonctionne.
Mounir se voit octroyer un permis de séjour de quatre mois en Espagne.
Mais son voyage est loin d'être terminé : c'est en Italie qu'il veut aller.
Il quitte Barcelone pour Paris, descend à Marseille, passe par Cannes, Nice, Menton, Vintimille puis Turin.
L'un de ses meilleurs amis, ancien clandestin installé à Vérone, vient tout de suite le chercher en voiture.
Mounir est enfin arrivé à bon port.
Aujourd'hui, le jeune homme travaille dans le bâtiment à Vérone.
Comme la plupart des travailleurs tunisiens en Italie, il essaye de trouver "des combines pour gagner beaucoup plus.
1500 euros par mois, ce n'est pas assez.
Alors, ce que je fais, c'est signer un contrat ordinaire pour avoir les papiers.
Ensuite, je romps le contrat, je travaille au noir, ce qui est bien mieux payé, et rebelote".
Tout le monde à La Chebba le pousse à rester plusieurs années en Italie, pour qu'il puisse se construire un avenir solide.
(Source : site TelQuel)



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