L'usurier, la riche veuve et le gigolo

2007-06-11 - Le Temps
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Braitou était un usurier aussi connu que les monuments de la ville où il vivait, dans une vieille maison de style mauresque, où il était né et qu'il avait héritée de ses parents.
Elle était exiguë et délabrée, mais il y habitait seul ; enfin pas tout à fait, car il avait pour seule compagnie des chats de gouttières qu'il logeait dans la cour, leur ayant aménagé pour les abriter une grosse caisse en bois en guise de litière.
Cette maison était composée de deux seule pièces, dont une lui servait de bureau pour recevoir les clients, tandis que dans l'autre il avait placé son lit ainsi qu'une grande armoire à glace pour y ranger ses vêtements.
Ses clients étaient très vite indisposés à cause du terrible désordre ainsi que de l'ambiance suffocante et des odeurs nauséabondes qui se dégageaient des multiples objets qu'il y avait placés.
Dans son bureau, où il recevait ses clients, il y avait un vieux coffre métallique où il stockait différentes sortes de choses qu'il gardait en gages : vieilles montres à gousset, bijoux, pierres précieuses, objets d'art, ainsi que des documents et titre de propriété.
Bref, une vraie caverne d'Ali Baba.
Il tutoyait déjà les quatre-vingt ans, mais il était très lucide et savait apprécier les gens et les choses avec l'instinct d'un homme cupide, qui ramenait tout à son propre intérêt, et se souciait peu de ce qu'il pouvait advenir à ses victimes, acculés à lui remettre en gage des bijoux ou même des objets d'une valeur souvent affective, pour sortir d'une situation où ils s'étaient trouvé malgré eux, avec des dettes à payer, ou un être cher à faire soigner par des traitements coûteux et exorbitants.
Quant en ce qui le concernait, la pudeur, la bonne foi et toutes valeurs morales n'avaient aucun sens pour lui.
Une seule chose comptait à ses yeux : l'argent.
C'était la raison pour laquelle, il avait toujours compté sur les clients qui venaient pour lui demander de leur prêter de l'argent, en laissant chez lui différents objets en gage.
Toutefois il leur imposait un taux d'intérêt usuraire, et les mettait devant le fait accompli.
Il appliquait les conditions qu'il convenait avec ses clients à la lettre.
Si bien que passé le délai fixé pour le remboursement, les choses laissées en gages, lui revenait de plein droit.
Aussi procédait-il régulièrement à la vente de ces objets aux brocanteurs de la ville, à des prix aussi exorbitants.
Il faisait ainsi des affaires où il réalisait d'énormes bénéfices.
Malgré cela, il n'avait pas l'apparence de quelqu'un de nanti.
Trapu et dodu il était souvent habillé d'une "Joukha" sorte de gandoura que portaient les juifs tunisiens à l'époque, laissant apparaître le bas d'un pantalon bouffant.
Sur la tête, il portait une chéchia de couleur noire, et chaussait souvent une "balgha" sorte de savates en cuir où ses petits pieds flottaient.
Mais où mettait-il tout son argent ? Mystère et boule de gomme ! Il n'avait en tout cas aucun signe apparent de richesse ou de félicité.
A midi, il allait souvent à la gargotte de "Khammous" aux souks de la médina, ou il aimait manger un plat de "oukoud", des nerfs de bœuf en sauce relevée, ou de "Bkaïla" un ragoût de viande aux blettes finement hachées, plats qu'il accompagnait de "Boukha", une liqueur de figue fortement alcoolisée.
Des vêtements neufs, il n'en portait qu'à "Rosha Shannah" le Nouvel an juif où il allait à la synagogue de la Hafsia, pour se laver très probablement de ses pêchés et implorer le pardon au seigneur.
Mais se croyant totalement absous, il continuait sur sa lancée, et recommençait de plus belle l'année suivante.
Parmi ses vieilles connaissances, une dame distinguée venait le visiter de temps à autre pour lui proposer de belles pièces en or qu'elle déposait en gage pour différentes sommes d'argent.
C'était une riche veuve, qui, à cinquante ans bien sonnés, gardait encore les séquelles de la belle jeune dame qu'elle fut.
Artiste de son état, elle se produisait dans les cabarets les clubs de nuit et les cafés chantants pour chanter et danser.
Mais arrivée à un certain âgé, ou plutôt à un âge certain, elle s'arrêta d'exercer cette activité qui l'obligeait à veiller tard le soir et fréquenter les milieux mondains et les noctambules.
Elle voulait se reposer, en assurant une bonne retraite pour ses vieux jours.
Elle avait épousé à quarante-cinq ans un richissime rentier qui était son aîné de vingt ans.
Aussi décéda-t-il au bout de cinq ans de mariage.
Elle se retrouva donc toute seule, dans la somptueuse villa à l'Ariana qu'elle avait hérité, ainsi que quelque trois immeubles sur l'avenue principale de la ville, et une ferme au Mornag, dans la banlieue sud de Tunis.
Au fil du temps, elle lia connaissance avec un jeune homme qu'elle engagea en tant que comptable.
Puis leur relation avait évolué, pour devenir de plus en plus intime dépassant de la sorte le cadre des affaires.
Le jeune homme finit par s'installer définitivement chez la riche veuve.
Mais il devint de plus en plus exigeant réclamant beaucoup plus que le salaire d'un simple comptable.
A un moment donné, la bonne dame se lassa de son comportement importun, devant ses demandes incessantes d'argent et ses exigences agaçantes.
Elle s'aperçut que le jeune homme avait une intention délibérée de dilapider son argent par tous les moyens, allant même parfois jusqu'aux menaces et au chantage.
Il était au courant, de cette relation d'affaire qu'elle avait avec Braïtou et prit l'habitude d'aller le voir pour lui proposer de garder en gage certains objets d'art ou quelques bijoux qu'il volait de la maison de la dame.
Braïtou savait que le jeune homme agissait à l'insu de la maîtresse de maison, mais devant le profit, cela était pour lui sans importance.
Cela dit le jeune homme lui intima l'ordre, sur un ton menaçant de ne rien dire à la dame.

"Mon fils, ton secret est dans un puits.
Celui qui s'y jette se noie...
Pourvu qu'on fasse affaire ensemble, c'est l'essentiel !" lui dit Braïtou sur un ton calme et confiant.
D'autant plus qu'il se complaisait dans cette situation où il réalisait de meilleurs bénéficies avec ce jeune homme avide d'argent, et ne connaissant pas la vraie valeur des pièces qu'il lui amenait.
La situation n'avait pas longtemps perduré, car la dame finit au bout de quelque mois par s'apercevoir de la disparition de plusieurs de ses bijoux.
Aussi soupçonna-t-elle son compagnon dès la première minute.
Elle attendit son retour et ce fut le scandale.
"Qu'as-tu fait avec mes bijoux ?" lui dit-elle dès qu'il franchit le seuil de la porte.
"Quels bijoux ? Je ne comprends pas de quoi tu parles !" répondit-il avec sang-froid.
Puis il enchaîna : "Tu m'accuses de vol, si j'ai bien compris ? Très bien, je sais ce qu'il me reste à faire.
Je vais partir et tu ne me verras plus, chez toi".
Sur ces paroles, il rebroussa chemin, pour sortir sans autre forme de procès et sans demander son reste.
Au seuil de la porte, il ajouta : "Ne t'en fais pas tes bijoux sont entre de bonnes mains et je te les ramènerai le plus tôt possible".

Les doutes de la bonne dame devinrent une certitude sur les agissements de ce jeune homme auquel elle fit confiance et qui s'avéra d'une ingratitude sans pareil à ses yeux.
Elle voulait porter plainte contre lui, mais elle décida de surseoir à cette action, le temps d'aller voir Braïtou, se doutant que les bijoux étaient gagés chez lui.
Il était onze du soir quand la dame alla chez Braïtou.
En cette saison froide, il n'y avait dans la rue à pareille heure que les chats de gouttières qui lui rappelèrent ceux de Braïtou et pressant le pas elle arriva devant la porte de la maison de Braïtou, qu'elle trouva entrouverte.
La poussant elle put ainsi franchir le patio pour se retrouver dans la cour.
Elle s'arrêta et appela Braïtou par deux fois.
Mais personne ne répondit.
Inquiète, elle se dirigea vers le bureau, où ébahie elle aperçut Braitou gisant par-terre, avec un couteau planté dans le dos.
Le coffre était ouvert et vide.
Toutes les affaires, bijoux et documents avaient disparu.
Puis un peu perdue elle s'approcha de Braïtou, sans se rendre de ce qu'elle faisait, et lui enleva le couteau du dos.
Le sang gicla et l'éclaboussa, maculant le chemisier blanc qu'elle portait.
Elle se rendit compte qu'elle avait commis une bêtise.
C'était trop tard pour y remédier.
Mais que fallait-il qu'elle fit.
Devait-elle prévenir la police ? Dans l'état où elle se trouvait, elle pourrait être impliqué.
Ce fut la raison pour laquelle elle y renonça.
Elle quitta ainsi, le domicile de Braïtou, en faisant attention que personne ne la vit, et retourna directement chez elle.
Le lendemain on découvrit le cadavre de Braïtou et la police convoqua tous ceux qui avaient l'habitude de le visiter chez lui, dont notamment la riche veuve ainsi que le jeune homme.
Celui-ci avait un alibi en béton.
Le soir du drame, il se trouvait chez des amis à Hammam-lif, à la banlieue sud.
Quant à la riche veuve et bien qu'elle eût laissé ses empreintes sur le couteau, arme du crime, elle avait pu prouver son innocence.
Mais qui donc aurait pu tuer Braïtou et pour quel mobile.
Pour cela on pouvait soupçonner tous ses clients sans qu'on pût toutefois en connaître le vrai coupable.
Le mystère resta entier, et les bijoux déposés en gage n'auront finalement profité à personne...
Sauf à l'assassin.
Mais ce n'était qu'un profit fictif et éphémère, car bien mal acquis ne profite jamais !
Ahmed YOUNES



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