« Am Belgacem »... un octogénaire suspicieux

2007-01-01 - Le Temps
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« Am Belgacem » a dépassé les quatre vingt ans, mais à le voir on ne peut déterminer son âge d'une manière précise et certaine.
Mince et frêle, le visage éthique, vêtu en permanence de « kachabia », sorte de cape en laine, munie de capuche, avec un « zonnar » en guise de couvre-chef, qui est une variété de turban, il garde toute sa lucidité, mais affiche un air assez égaré et avec la démarche lente et difficile il ne fait pas très attention à ceux qui passent près de lui et a du même du mal à les reconnaître quand ils s'arrêtent pour le saluer.
« Khalti Mabrouka », son épouse, les soixante-dix ans largement sonnés, fait de son mieux, pour venir à son aide et accomplir son devoir de femme fidèle, qui n'a jamais failli à ses obligations, quarante ans durant.
Elle garde toute sa vigueur, malgré son âge et essaye constamment de satisfaire comme elle l'a toujours fait, aux multiples demandes de son époux.
Mais le vieux « Am Belgacem » ne ressemble point au jeune Belgacem qu'elle avait connu à quarante ans et qui était jovial et sympathique, malgré son machisme inné et irrémédiable.
Il était devenu grincheux et Khalti Mabrouka mettait cela sur le compte de la vieillesse et de la sénilité, et maintenant qu'elle est seule à cohabiter avec lui, après que les enfants mariés, avaient pris leur liberté, elle fait de son mieux pour le ménage et ne jamais le contrarier même s'il divague ou qu'il est en tort.
Toutefois, cette pauvre dame ne savait pas ce qui l'attendait et ne pouvait imaginer un seul instant, que celui qu'elle était en train de choyer, sera celui-là même son bourreau.
Comment aurait-elle pu le deviner, alors qu'il était de plus en plus faible et ne pouvait se déplacer, que ce soit à la maison ou dans la rue, sans qu'elle lui prêtait son concours.
Elle ne le quittait pas d'une semelle de peur qu'il ne lui arrive un malaise ou un accident.
La veille du drame, un vendredi, elle l'aurait accompagné pour faire un petit tour, après un bon couscous qu'elle avait préparé elle même, comme à l'accoutumée.
Chemin faisant, ils rencontrèrent « Lotfi », un jeune homme du quartier qui vint les saluer avec beaucoup de chaleur.
Ce fut un délice, l'autre soir, j'y goûterai volontiers une deuxième fois », dit le jeune homme à Khalti Mabrouka.
« Eh bien, tu n'as qu'à revenir me voir un autre soir...
quand tu voudras, tu es toujours le bienvenu ! » répondit-elle avec sa gentillesse habituelle.
Le jeune homme parti, ils continuèrent leur chemin, mais brusquement « Am Belgacem » s'arrêta et d'un air sérieux et inquisiteur il lança à Khalti Mabrouka.
- « De quel délice a-t-il goûté ce gringalet ? »
- « Mais, c'était la semaine dernière, le soir où il était venu goûter de la « Mhalbia » que j'ai préparée (la mhalbia étant une crème de riz), tu ne t'en rappelles-pas ? Tu as même discuté avec lui ».
- « Non, je ne m'en rappelle pas ! Je t'en ferai goûter moi, de la Mhalbia, ça sera une spéciale, que tu n'as jamais goûtée ».
- Mais que veux-tu dire ? tu divagues ! Lotfi est comme notre fils, tu perds la raison ou quoi ? ».
Le vieillard ne dit pas mot.
Le soir il alla ainsi que Khalti Mabrouka, qui a fait peu de cas de la réaction de son mari.
Celui-ci se réveilla tôt le lendemain matin, alors que sa pauvre épouse dormait encore.
Il alla au jardin chercher la binette dont il se servait pour enlever les mauvaises herbes.
Il décida que Khalti Mabrouk en est devenue une...
et brusquement, il s'abattit sur elle, pour lui donner un coup sur la tête avec cet outil de jardinage qu'il transforma en arme de crime.
Le sang gicla de la tête de Khalti Mabrouka, qui tomba dans un coma profond pour passer de vie à trépas.
Après quoi, il alla se présenter à la police pour avouer son méfait.
« C'est pour laver mon honneur que j'ai agi de la sorte.
Je le ferai encore si j'avais à le faire.
Vous avez l'air d'en rire, mais je connais les femmes plus que vous tous ! Il ne faut jamais faire confiance à une femme, quel que soit son âge...
du berceau jusqu'à la tombe ! ».
Ahuris, les policiers n'en revenaient pas, se déplaçant sur les lieux, ils constatèrent bel et bien que Khalti Mabrouka, gisait, inerte et sans vie dans une mare de sang.
L'arme du crime, une binette se trouvait par terre, à côté de la victime, et encore maculée de sang.
Déféré au parquet, le vieillard fit l'objet par le procureur d'un mandat de dépôt.
Le corps de la victime passé à l'autopsie celle-ci confirma, que sa mort a été générée suite à ce coup de binette.
Inculpé d'homicide volontaire, Am Belgacem fut soumis à une expertise médico-psychologique.
Celle-ci ne révéla pas que l'auteur de ce crime autant abominable qu'absurde, souffrait d'anomalie particulière sur le plan mental, sauf une sénilité à cause de laquelle l'intéressé était sujet à des crises hallucinatoires, mais dont il pouvait se souvenir.
La preuve qu'il était bel et bien conscient de son acte et qu'il l'assumait entièrement.
Il était, donc, accessible à une peine pénale, mais la Cour avait pris en considération des circonstances atténuantes, dont notamment sa sénilité, pour lui infliger une peine relativement clémente.
Peut-on dire, que dans son extrapolation, due à sa sénilité, Am Belgacem avait raison quelque part ?
Il est vrai que le cœur a des raisons que la raison ignore.
Ahmed YOUNES



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