Je vous fais confiance, musulman inconnu, en vous cédant ma fortune

2007-08-15 - Le Temps
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Madame furète, du bout de ses doigts qu'a quittés la vivacité, les interminables pages de la toile virtuelle, elle prend le temps d'ouvrir un profil sur un site de rencontres, et tape un objet de recherche pour tomber sur vous et vous demander un service.

Vous êtes séparés par des milliers de kilomètres, cela ne la dérange pas, elle vous dit qu'Allah est grand et que la Terre est petite, que vous êtes tous frères dans votre quête vers le Paradis, et si elle est tombée sur vous, vous et nul autre, c'est que c'est un signe.
Madame, ou Mademoiselle, ou même Monsieur, ou même Petit-Gamin-Binoclard-et-Farceur, vous envoie un message sur ce profil que vous avez ouvert sur un site de rencontres, le plus souvent par inadvertance en succombant à un coup de tête, ou pour être gentil et faire plaisir à votre ami qui vous a envoyé une invitation - et ce n'est pas parce qu'il pense à vous, que vous pourriez étendre vos connaissances partout dans le monde, mais juste parce qu'il a inséré votre adresse, parmi tant d'autres, en répondant à la question «Voudriez-vous inviter vos amis ?» dans le processus de création de son profil ; et ainsi de suite -, ce qui justifie le fait que vous ne vous occupez jamais de votre page.
Seulement, il y a toujours cet avertissement qui atterrit dans votre boîte e-mail pour vous dire que vous avez reçu un message sur votre profil.
Madame, ou qui que ce soit, affiche sa photo en haut, et son voile vous fait penser que ce pourrait être un mouvement sectaire.
Madame fait le préambule, «Assalam alaikum - Qu'Allah tout-puissant soit avec vous», elle écrit en anglais.
Ceci fait, elle vous dit comment elle s'appelle, elle n'oublie pas le «Mme» alors veuillez la respecter, vous apprenez qu'elle est originaire du Liberia, qu'elle est la veuve d'un certain Untel, qui a travaillé pendant neuf ans à l'Ambassade du Liberia en Côte d'Ivoire, avant de mourir en octobre 2003.
«Nous avons partagé vingt ans de mariage, un enfant est né de notre union.
Mon époux est tombé malade et est mort au bout de quatre jours.» Et elle ajoute : «Avant sa mort, nous étions de bons musulmans».
Madame use d'un revers de langue qui voudrait dire qu'elle n'est plus une bonne musulmane.
Mais il n'en est rien, car Madame vous fait croire que c'est Allah qui l'a menée jusqu'à votre page.
Vous avez l'impression que tout ce qu'elle veut, c'est vous raconter son histoire, alors vous la suivez, c'est un cas social, c'est très intéressant...
Quand le mari de Madame était vivant, ils avaient déposé une somme de 10,5 millions de dollars dans l'une des meilleures banques de la Côte d'Ivoire.
Mais les médecins ont diagnostiqué chez elle un cancer de l'œsophage, et aucun traitement n'a été efficace.
Elle ne survivrait pas plus de trois mois.
Mais elle est riche, et elle voudrait trouver une personne digne de confiance qui utiliserait cet argent de la manière dont elle le lui dirait : «J'ai besoin d'un musulman pour donner cet argent à des orphelinats, des centres de recherche qui œuvrent à répandre la parole d'Allah, et qui assure que la maison d'Allah est préservée.
Le Coran sacré nous a appris qu'est bénie la main qui donne.» Et elle compte sur vous.
Elle a déjà compté sur un membre de sa famille, mais il a préféré garder l'argent, et elle ne veut plus faire confiance à sa famille.
Mais elle a confiance en vous, un inconnu.
Madame, si ça se trouve (et en admettant qu'elle est réelle), a fait des recherches autour de votre nom et, grâce à sa fortune, a remonté la pente, CIA et Al-Qaïda si elle en a envie, pour savoir que vous êtes une bonne personne, digne de confiance - vous venez de l'apprendre, tant mieux pour vous.
Madame ne voudrait pas donner tout son argent à son fils, âgé de dix-sept ans et qui a grandi en Afrique, parce que, d'une part, elle avait décidé avec son mari qu'ils utiliseraient cette fortune pour de bonnes causes et au nom d'Allah ; d'autre part, son fils manque de maturité.
Elle ne veut pas non plus le donner à la famille de feu son mari, parce qu'ils ne sont pas musulmans, et elle ne voudrait pas que cet argent soit dilapidé par des «mécréants».
Vous avez beau chercher comment son mari a hérité de ce nom de musulman...
c'est trop fort pour vous, la fortune rend intelligent, c'est sûr.
«Je n'ai pas peur de la mort parce que je sais que je vais aller dans le sein d'Allah»
Madame compte sur vous, elle vous demande votre numéro de téléphone, et suite à votre réponse, elle vous donnera le contact de la banque.
Elle vous enverra aussi une lettre d'autorité déclarant vos droits de nouveau bénéficiaire de son épargne.
Madame pourra dormir paisiblement et mourir en paix, parce qu'elle vous fait confiance.
«Je vous demande de toujours prier pour moi parce que Allah est mon berger.
Je suis tellement contente de vivre une vie de musulmane digne.»
Madame vous fait confiance, vous l'inconnu qu'elle n'a jamais vu, en une lettre envoyée en un click de quelque part, pas si sûr que ce soit la Côte d'Ivoire.
Madame doit prier de tout son cœur pour que vous soyez cucul la praline et que vous acceptiez cet argent.
Pour que vous croyiez à son bobard.
Et le pire, c'est qu'en cliquant, Madame ne vous a pas envoyé à vous seul cette requête.
Madame finit sur une note de dévotion : «Quiconque veut servir Allah doit le faire dans la vérité.
Je vous en supplie, n'arrêtez pas de prier.»

Khalil KHALSI



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